Bensaâdi Kadda fut interné un après-midi de décembre. Une semaine, jour pour jour, avant ma mise en liberté conditionnelle.
Je me rappelle son intrusion dans les lieux. Comme si c'était hier.
J'étais dans la cour principale de notre prison médicale, quand je l'ai vu arriver. Solidement encadré par deux flics et deux infirmiers étrangers à notre prison médicale. C'était la première fois que je voyais un futur client débarquer menottes aux poignets. Pourtant, des dangereux, j'en avais vu passer. Et pas des moindres!
Comme d'habitude, lorsque le soleil daignait être sur notre réserve, je lisais le journal que me refilait régulièrement la petite pédale du B.6 qui, aux yeux de tout le monde, faisait office d'infirmier. Autrement dit de glandeur appointé.
Comme je m'emmerdais ferme, j'avais levé les yeux et regardais le petit groupe avancer. Plus qu'un vulgaire pressentiment, j'avais la certitude que le nouvel arrivant, même menotté, n'allait pas manquer de m'adresser la parole. Ce qu'il fit sans se gêner. - Compagnie! à mon commandement... halte ! hurla-t-il de toutes ses forces en arrivant à hauteur du banc sur lequel je faisais semblant de me prélasser.
Je baissai les yeux et entrepris de traquer les orthographe dont était truffé mon journal.
Amusée et légèrement embarrassée, l'escorte du gueulard se prêta à l'absurdité du commandement. Pis, elle poussa le vice jusqu'à s'arrêter en tapant du pied sur les gravillons de l'allée. Comme une véritable escorte militaire.
- Compagnie! demi-tour... gauche ! brailla de nouveau le menotte en exécutant une demi-rotation impeccable.
Flics et infirmiers, en souriant et de bonne grâce, accompagnèrent le mouvement.
- Repos ! tonna le nouveau.
Encore un qui semblait sérieusement atteint du syndrome de l'adjudant-chef.
- Je veux savoir, gueulait le militaroïde, qui est le trou du cul de sous-officier qui a donné quartier libre à ce taré de bicot ! Je veux le nom de ce connard ! hurla-t-il en pointant un doigt vengeur dans ma direction.
De toute évidence, ce ringard semblait fêlé jusqu'à la moelle. Il m'avait insulté. J'eus à peine le temps de le gratifier d'un minable et enroué " pauvre con ", qu'il se mit à aboyer :
~ Ta gueule, sale trou du cul ! Une petite merde comme toi, ça se lève et ça se met au garde-à-vous, quand Ça veut parler à un supérieur!
La stupeur me coupait le sifflet.
- Et ça fait semblant de lire le journal, s'époumonait le givré, cet analphabète! Et ça la ramène comme si ça se croyait tout permis ! Six jours pour tenue débraillée! Plus quinze jours pour manque de respect et insolence envers un supérieur ! On réglera ça ce soir au poste !
Mais... mais... il est complètement piqué, ce mec, m'entendis-je bredouiller et couiner.
-.Ta gueule, sale bicot, lâcha-t-il. Non mais !... Voilà qu'il remettait ça!
- Compagnie ! garde à vous... A mon commandement, demi-tour... droite ! En avant... 'arche !
Quelques petits dérapages, malheureusement sans gravité, sur les gravillons de l'allée. Puis, tant bien que mal, le militaroïde et sa suite réussirent à se rétablir dans l'axe de l'allée. Ils s'ébranlèrent au pas cadencé vers le bâtiment administratif de notre réserve.
Une !... Deux ! ... Une !... Deux ! …Attaquez le sol des talons, bande de gonzesses ... Une!…Deux !
Contre toute attente, alors que je m'apprêtais à courir ou exploser, le nouveau tourna la tête dans
Ma direction et me gratifia d'un clin d'œil. Un battement de paupières entendu, qui se voulait amical.
Comme un signe de connivence. Je restai debout, le journal serré en boule dans ma main, écoutant gronder des fleuves de rage à l'intérieur de mes artères. Comment ne pas être troublé. Ce type commençait par m'insulter, puis me lançait un S.O.S. d'amitié. C'était louche. Très louche. Cette sale manie de brouiller les pistes. Des saloperies déversées sur mon compte et en public, puis de discrètes excuses sous forme d'œillade clandestine. Non seulement le nouveau se prenait pas pour de la crotte, mais il encore le moyen d'emmerder le peuple dès son arrivée. Entrer au pas cadencé dans une réserve de dingues, fallait le faire ! S'il voulait jouer au petit dur, clin d'oeil ou pas, il trouverait à qui parler. Etre fou est une chose, en rajouter, une autre, me faire suer une tout autre.
J'en étais à ces considérations quand, toujours escorté par sa garde personnelle, le nouveau entra dans le bâtiment administratif. Un dernier coup d'œil dans ma direction et même un grand signe de la main. Décidément, ce type était trop louche.
Je résolus de lui régler son compte. Le plus vite possible. Dès que je l'aurais à ma portée. Avec ou sans escorte. Il l'avait bien cherché !