Ahmed Zitouni de A à Z

"A mourir de rire" .Extrait.

Ils ont envahi ma cellule, ces salopards. Sans se gêner ni s'excuser. Ils ont pris possession de mon dernier univers. Ils l'ont occupé. Dieu, ce qu'ils sont nombreux! Une horde indisciplinée, on dirait une procession entière.

Ils sont entrés dans ma cellule. Tranquillement. Calmement. Presque naturellement. je ne peux rien dire, c'est leur droit le plus absolu. Ils représentent la justice, ou, pour mieux dire, ils sont la justice. Ils mettent en scène ses différentes manifestations, en somme.

Ils vont et viennent dans cette cellule que je croyais mienne. Affairés et polis. Je me demande pourquoi ils ont tant de respect pour moi. Ce protocole ! Cette pompe administrative ! Tout ce beau monde ! Ce groupe de représentants de l'ordre presque pour moi. Moi seul. Moi qui n'ai rien demandé. Ce n'est pas facile à comprendre. Ils sont là, pour moi, tous ces Messieurs. Et si, tous, ils font semblant de faire quelque chose autour de moi, c'est leur manière de s'occuper de moi... lointainement. Une façon comme une autre " d'alléger mes derniers moments ", probablement ! S'ils pouvaient savoir combien ils me sont indifférents et combien je les ai méprisés avant ce moment... Mais, passons ! Il faut rester sérieux ! Faire comme le mourant qui écoute sonner la cloche de sa dernière heure, une heure qu'il attendait depuis longtemps. Beaucoup de sérieux. Et surtout rester calme quoi qu'il arrive. Ne pas paniquer. Encore moins, improviser. D'ailleurs, au point où en sont les choses, à ce stade presque final de mon existence, je n'ai pas le choix ; seulement celui d'aller au bout de mon choix. Aucune possibilité à regretter. Même si je voulais, il me serait impossible de revenir en arrière. je suis engagé sur cette voie, jusqu'au cou. Trop tard pour faire le moindre changement de stratégie. La partie va toucher à sa fin, dans quelques minutes. Et les dés sont jetés. C'est bien ma chance, pour une fois que je n'avais pas triché ! Oh ! si peu... à peine bricolé la machinerie de quelques mécaniques, légèrement poussé un système qui déjà marchait mal.

Parmi ce beau monde, il y a des ténors et des vedettes, qui n'ont pas raté l'occasion de venir briller, lors de mon procès. Je ne reconnais personne parmi les têtes qui m'entourent. Pourtant, à l'époque, j'avais remarqué des figures, aussi immobiles que des masques, sûres d'elles. C'est vraiment trop triste à explorer, tous ces visages. Il y a comme un air de mort dans les regards, dans la pâleur, comme si chacun d'eux portait une partie de ma mort. C'est à croire que la mort des autres est encore plus pénible à voir que la sienne. Il doit sûrement y avoir du vrai, là-dedans.

Enfin, ça y est, mes idées s'éclaircissent et les images se font plus nettes. J'arrive à distinguer quelques têtes familières. Ces deux-là nettement détachés, comme s'ils ne voulaient pas faire corps avec le groupe, ce sont mes avocats. Mes défenseurs, comme on dit. L'autre là-bas, tout au fond, dans le coin de la cellule opposé à mon lit, c'est l'avocat général. Tiens ! Et celui-là, juste à côté de ma porte, déjà pressé de quitter ce lieu, c'est monsieur le juge d'instruction; sans sa robe de magistrat, il ressemble à un vieillard fatigué. Quant à cet imbécile, allant de l'un à l'autre, disant des mots de politesse, c'est le directeur de la prison, qui gesticule timidement ; mal à l'aise dans un costume trop noir, trop grand pour son petit corps maigre de fonctionnaire. D'autres personnages encore, assez importants, si j'en juge par leurs mises et leurs mines. Beaucoup d'entre eux m'étaient totalement inconnus jusqu'alors.