Ahmed Zitouni de A à Z

"Amour sévices et morgue" .Extrait.

CRETEIL : L'AUTODESTRUCTION DE MALIK BOUDAOUD A LAISSÉ SIX CADAVRES.

Séparé de sa femme, il a tué son beau-père, sa belle-soeur et ses trois enfants la nuit du réveillon avant de retourner son P38 contre lui.

Le Joumal, 2 janvier 1986.

SEPTEMBRE 1994

Huit ans que je le pense. Que je le hante à mes heures. Que je l'interroge. Que, de temps à autre, je le ressors du classeur où, parmi ses frères en détresse, repose son énigme scellée.

Il en a fallu des commodités, des précautions, pour l'aborder une fois de plus, l'ultime sans doute. Huit ans pour oser enfin lui écrire, me le rappeler, me le dire en lui écrivant. Huit ans à me le ressortir, à le couler en obsession tranquille, à lui chercher un nom d'emprunt, à travestir une ville de banlieue par une autre. Huit ans pour mieux trahir. Revoir ces morts fanés sur papier journal. Et les gestes malencontreusement prêtés à ce perdant magnifique.

Sur la table, devant moi, fichés au plus irritant de la mémoire, un bout de conscience, trois petits bouts de tiers de colonne. Un articulet. À peine de quoi taire l'indicible.

Huit ans. Presque neuf. Que son fantôme recroquevillé dans une page intérieure de vieux journal me fait de grands signes. L'illusion d'une fine couche de poussière remuée avec respect. Et tendresse.

je l'imagine. Me le restitue. Me le borde à convenance. Avec ses grands yeux d'assassin fatigué, que j'espérais hallucinés, émouvants de fixité sauvage, que je découvre à peine résolus sous la brillance qui les occulte.

Il marche dans une rue vide. Cette nuit-là, la neige des clichés avait fait relâche. Était-il grand ou petit ? je ne sais pas pourquoi je le soupçonne maniéré, soucieux de sa personne. Il marche. Ne remarque pas les flaques laissées par la pluie, qu'il traverse comme on éventre une chimère. Il va droit. Résolu, maintenant. Un sourire absent figé en bout de mâchoire.

Il s'appelait F. ; je l'exhume en Malik. Pourquoi pas Mohammed, Mohand, Albert ou encore Trouduc ? Malik, le prénom me plaît. Pour sa puérile et dérisoire signification. En guise de tardif hommage à cette fraternelle engeance de faits divers. Afin de conjurer une angoisse trop lourde, trop profonde. La mienne : raturée dans la trajectoire d'une dernière balle de P 38 docile en diable. La mienne : entêtante et tiède, jouant avec les mots et leurs contrefaçons, se jouant de mes tâtonnements d'écriture. Mon angoisse blottie au plus froid de la nuit... dans une ville de banlieue parisienne... attendant son heure.

Va pour Malik. En arabe, ce mot signifie roi et ça ne mange pas de pain. Il est rare de trouver un quelconque Malik aux périphéries de la gent criminelle. Va pour Malik, et tant pis pour les dépossessions posthumes ! Une manière de te dire, bon prince, les mille et mille fois où je me suis permis d'habiter le final de ton histoire.

Sans ta permission.