Ahmed Zitouni de A à Z

"Attilah Fakir" .Extrait.

Les yeux grands ouverts dans la pénombre, Anastasie se demande une énième fois ce qui a bien pu arriver à son mari. Pour le moment, elle n'a pas entièrement rejeté l'hypothèse d'une liaison. Encore que, lui, dans la peau de l'amant rognant sur ses horaires habituels, afin d'aller rejoindre au plus vite quelque épouse délaissée... à moins qu'il n'ait jeté son dévolu sur une de ces plantureuses femelles, capable de vous expédier l'homme le plus robuste, le plus pervers, en service de réanimation, après deux ou trois jours de délicatesses intensives. Attilah Fakir en terreur du cinq à sept, l'idée fait sourire. Le Roméo, soupire-t-elle, déjà qu'il a la constitution faiblarde, des troubles émotifs, sa flemme, ses douleurs au dos. Pourtant, elle en est certaine, son homme traverse une crise inhabituelle. C'est un cyclique dans son genre, avec périodes, saisons de pointe, passages à vide. Il a des moments propices aux coups de froid et d'autres, pour caser angoisses et névroses : à dates fixes. Homme de désordre, il est méticuleux dans ses accès de douleur, comme dans ses grandes phases d'anxiété.

D'habitude, sa grande crise, celle dont il se remet le plus difficilement, commence avec la fin de l'été. Les premiers symptômes apparaissent avec l'annonce d'une grande foire, curieusement appelée rentrée littéraire. Nuits blanches, état dépressif, humeur maussade, mutisme parfois prolongé, grognements, borborygmes mâchonnés en insultes. Fièvres variant avec les fluctuations du grand battage publicitaire.

Le mal culmine dès l'annonce des divers prix récompensant telle ou telle savonnerie éditoriale. Cela se traduit par nombre de haussements d'épaules rageurs, un état d'hébétude troué de temps à autre par de vigoureuses invectives adressées à l'écran de télévision.

La dernière saison dite littéraire, qu'Attilah, Fakir avait fort à propos baptisée saison des vautours, ne semblait pas avoir laissé d'irréversibles séquelles. Ni dans son comportement ni dans ses idées. Hormis quelques crachats et insultes, il s'en était plutôt bien tiré. Encore six mois avant la prochaine rentrée, constate-t-elle. Largement de quoi voir venir.

Bien sûr, il y a les vendredis. Mais ça tient plus de la manifestation d'humeur, en deux mouvements presque ordinaires. Le premier, vers midi, brusque et orageux, éclate à la lecture du supplément littéraire du journal. Le second, aussi long que modulé, s'éternise : avant, pendant, et surtout après une célèbre émission télévisée.

La saison littéraire close après les soubresauts d'usage, les lauréats de la rentrée oubliés et aucune liaison n'étant pour le moment imputable à Attilah Fakir, quel est l'objet de la crise qu'il traverse ? Car crise il y a, je le sens, se dit-elle. Trois années de conjugalité lui ont appris à repérer tout déphasage dans la complexe horlogerie de son mari. Cela commence souvent par des insomnies répétées, s'amplifie avec une activité sexuelle pour le moins débordante, et s'atténue avec la récupération des fatigues accumulées. Une singulière somnolence qui disparaît au bout de quelques semaines.

Malgré la mine de dogue atterré et les aboiements dispensés à longueur de journée, elle préfère les périodes de crise amplifiée. Là, Attilah Fakir se surpasse. Inconscient du danger encouru, du fait de sa chétive constitution, il fait montre d'une redoutable frénésie sexuelle.