Disparue la sensation de faim. Depuis plusieurs jours déjà. À la place, des gargouillis louches. Suivis de langueurs de l'organisme broutant de la torpeur. Comme un tranquille affadissement de viande. Impression de se recroqueviller en spasmes fatigués. Partie de moi, madame la faim. Pour toujours. Ce n'est qu'au troisième ou quatrième jour que s'estompent les symptômes provoqués par l'entêtement de cette grande dame, je le sais. je ne suis pas médecin pour rien. Prostration agréable. Engourdissement comparable à une plénitude conquise. je suis couché. Étendu sur le dos, dans mon lit. Tout habillé. Prêt à toute éventualité. Comme mon père guettant les bruits de moteurs et de bottes de la rafle qui viendrait le ravir au sommeil et aux siens. je suis couché et me surprends transvasé en gisant anonyme. Faible certes, mais plus lucide que jamais. Écoutant le dialogue entre mon corps se décomposant et mon esprit se recomposant. Ne pas s'inquiéter. Garder la tête froide. Délires, hallucinations, somnolences hachées: banalités, dans l'état qui est le mien. Pas de quoi paniquer ou se formaliser. Tout va pour le mieux dans le meilleur de mon monde. Failli fléchir au sortir d'un sommeil horizontal, à sa soudaine luminosité embrasant mes paupières, ou était-ce une absence qui n'avait rien de réparateur. Me suis vite ressaisi en me frottant les yeux. Non sans fierté d'ailleurs. Me suis promis de ne plus recommencer. Vigilance. Ne plus penser en médecin. Éviter, à l'avenir, de greffer mon corps et mon aux horloges médicales que j'exècre. Ne plus calculer le temps et les ravages de la dénutrition à partir de carences… lésions... symptômes… Tuer le médecin et penser en homme. S'oublier en homme. Redevenir enfant. Grandir le ventre vide, mais droit et fier. Redessiner des chemins de mémoire et de dignité. Ramasser les cailloux de détresse semés en route. S'en faire une stèle d'accompagnement. Puis mourir en homme. Partir comme les lampes à pétrole de mon enfance qui s'éteignaient lentement. Dont la flamme déclinait en soubresauts désordonnés, se fendait d'un dernier sursaut de vigueur avant d'expirer, se laisser happer par la nuit, s'effacer comme on s'éclipse sur la pointe des pieds, une fois bue toute son énergie, une fois digérée toute ma sève. Disparaître sur ultime coup de vent. Sentir son âme déjà rompue se craqueler, s'ébranler, vaciller et s'éteindre (à tous les sens du terme) sur un dernier souffle. Imperceptible. Une ruade de l'esprit figée en délicatesse. Se tasser en crispation définitive. Une vague buée suspendue en bout de lèvres. Partir en homme. Enfin en paix avec son humanité recomposée.