Ahmed Zitouni de A à Z

"Manosque" .Extrait.

Je vais à Manosque. Vers le plus hypothétique et le plus douloureux des rendez-vous. A la rencontre d'un souvenir. D'un éblouissement d'enfance. Celui-là même qui scella l'achèvement de la mienne.

Je vais à Manosque. Enquêteur sans ordre de mission, sans carnet de bord, à la recherche d'un visage perdu dans une foule anonyme. Un visage de petite fille devenue femme, aujourd'hui. Un visage plutôt une perle de candeur emportée par le mouvement d'une marée humaine prise de panique. Des yeux pétrifiés d'effroi cherchant ma présence. Un sourire dédié en absolution à la sauvagerie de toutes les guerres.

Je vais à Manosque. A la rencontre d'un visage que je suis sûr de ne pas reconnaître. Que j'imagine éparpillé en infinité d'exemplaires. Déformé par le poids et l'usure des années. Pareil à celui que J'ai gardé en mémoire. Et tellement différent aujourd'hui. Parfois pensif. Parfois absent. Jamais rieur. Que je soupçonne encore boudeur.

Je vais à Manosque. Défier le temps assassin. Remonter son cours et ses coups du sort. J'y vais. Comme on se laisse prendre à la fébrilité d'une expédition à chaque fois remise à plus tard, à trop tard. Volontaire et résigné. Un peu dilettante insensé. En quête d'un visage d'enfant noyé dans la pesanteur affaissée de ce qui est probablement devenu une tête de grand-mère.

Je vais à Manosque. Errer et traîner. Guetter des démarches et des corpulences. Dévisager toutes les passantes entre deux âges, deux exils. N'en retenir que celle dont les yeux, habillés de crépuscule tendre, n'ont pas fini de questionner la barbarie humaine. je vais à Manosque. Voyeur impénitent. Pour découvrir et cueillir un sourire dans un visage. Un sourire unique que je sais être le seul à déchiffrer. Pour l'avoir vu éclore et partir. S'effacer de mon dernier horizon d'enfance. Que je sens encore bruire en moi, les nuits de grande nostalgie. Que je veux saisir une dernière fois dans la mire de toutes mes attentes. Le contempler et m'en imprégner. Le régurgiter pour le restant de ma vie. Et cautériser la grande plaie ouverte de mon enfance trahie.

Je vais à Manosque. Pour des fleurs de mémoire. Et un sourire à la traîne. Pour un petit coquelicot de frimousse abandonné sur le bord de ma route. Un sourire bourgeonnant en crispation de l'être. Un dessin de l'âme. Pétri d'innocence et d'attente. Gros de mille et mille révoltes en gésine, Une fleur sauvage et indomptable illuminant la face d'une gamine à peine délurée. La petite friponne aux yeux grains de café. La compagne de mes premiers émois amoureux. La complice de mes premières terreurs. L'initiatrice des premiers tourments. Bus jusqu'à l'ivresse de la suffocation.

Le sourire de Houria.

Ma belle.

Ensanglantée au carrefour de toutes les amertumes.