Ahmed Zitouni de A à Z

Articles de presse (extraits)
« Aimez–vous Brahim ? »

Aimez – vous Brahim ? Par Ahmed Zitouni

Il l’a traité de « sale bicot »… comme ça, sans raison apparente, hormis celle conférée par ce titre de chef que Brahim s’est octroyé dès son entrée dans cet asile psychiqtrique où évoluent des fondus de toute espèce.
Pourquoi ce Maghrébin a-t-il traité de « sale bicot » cet autre Arabe ? Incompréhensible pour le narrateur tout aussi dingue que les autres mais, dès lors, obsédé de la nécessaire vengeance, du coup de croc sanglant dont devra mourir ce « professeur - fou » de Brahim, qui joue au chef, qui fait le fou… A moins que…
Dès lors, Ahmed Zitouni nous fait plonger dans cet univers hallucinant où la vie « traverse par effraction » ceux et celles qui survivent dans l’habitude, la résignation, une sorte de douce torpeur naïve comme autant d’étoiles « trop lourdes tombées du ciel ».
Les deux héros évoluent dans leur passion – haine, dans leur amitié détestée et c’est toute la subtilité et les antagonismes du pouvoir et de la dépendance que l’auteur met en exergue au fil des pages écrites avec un rythme collant (jusqu’à l’angoisse) aux situations. Nous voilà dans ce milieu clos, où les gens, les sentiments, le temps s’exacerbent à force d’enfermement et de limites sans cesse dépassées par l’esprit, le rêve ou les fantasmes. Nous voilà pris dans cette « prison idéale dans laquelle chacun porte en lui ses portes et ses barreaux ».
Le chef Brahim prépare une évasion collective avec l’aide de son « sale bicot » d’ami – second. L’ensemble se fait dans le secret mais toujours sur cette même trame passionnelle de flux et de reflux haineuse. Jusqu’au moment où une troupe vacillante franchit les murs pour se retrouver dehors, ailleurs, avec en boutonnière, cette étoile jaune choisie par le chef en signe de reconnaissance !
Cynisme, humour froid, clins d’œil et dérision sont au menu de ce roman extraordinaire qui a toutes les vertus de la sociologie observée sans en traîner les pompeuses scories.
Dramatique, dérisoire ou poignant, voilà un bouquin d’ombres fétides et de radieuses lumières. Un bouquin en réquisitoire sur l’approche de l’autre, sur les anathèmes contre la différence et sur le racisme ordinaire.
Ce livre n’aura même pas été retenu pour un prix littéraire qu’il méritait. Et c’est tant mieux car ainsi n’iront à lui que ceux qui ont cheminé jusqu’à la couverture et au titre en pied – de – nez, hors la médiation de la reconnaissance littéraire.
Ce serait une gageure pour ce roman qui est justement une fenêtre largement ouverte sur la (vraie) liberté. Avec un soleil insoutenable au regard et au cœur. Une liberté qui n’a pas de prix !

José LENZINI
Var Matin

21 novembre 1986

INTERIEURS, EXTERIEUR

La perte de l’identité peut passer – entre autres – par le mutisme ou par la folie… ou par les deux à la fois.

(…)
Qui expliquera jamais au narrateur d’Aimez – vous Brahim ? pourquoi les gens, les femmes essentiellement – et surtout les petites vieilles – ont tellement peur de lui ? Qui pourra lui dire pourquoi ces mêmes petites vieilles serrent peureusement leur sac rafistolé contre leur poitrine lorsqu’elles le croisent dans la rue ?… Et pourtant, le narrateur n’arrête pas de penser, de hurler intérieurement : « Je vous jure, sur la tête de ma mère, j’ai jamais rien volé de toute ma vie ». Et puis, soudain, un jour tout bascule, la tension devient trop forte et la réalité dérape. Impossible d’éviter le geste fatidique qui mène directement à l’asile de fous. L’on se retrouve, à tout jamais, dans le rôle de Dracula, fasciné par le tendre cou des femmes… Et pourtant, « J’ai jamais rien volé de toute ma vie »…
Le narrateur « survit », s’installe dans le relatif confort de l’asile, mais l’arrivée de Brahim – Maghrébin comme lui – remet tout en question. A quelques jours d’une prétendue liberté conditionnelle ! Mais, aussi, pourquoi Brahim l’a-t-il traité de « taré de bicot » ? Peut – être après tout pour tenter d’exorciser ses vieux démons ?…
L’épopée qui s’ensuivra ne pourra être que folle, hilarante et macabre, pas seulement parce que les personnages nous sont présentés comme des victimes du racisme et du colonialisme, mais aussi parce qu’ils appartiennent à l'espèce de ceux qui doutent, de ceux que la foule montre du doigt, de ceux qui – en dehors de leur appartenance même à une race – n’arrivent jamais tout à fait à rentrer dans le rang.

Joëlle TAVANO
Différences

15 octobre 1986

Brahim le fou,
Brahim le sage

« Taré de bicot !», crie un fou à un autre fou. Dans un hôpital psychiatrique français, Brahim, qui vient d’arriver menottes aux poignets, a traité le narrateur, maghrébin comme lui, de fou et de bicot. C’est trop. A une semaine de sa sortie, le narrateur décide de se venger : on a sa dignité tout de même ! Ces mots, synonymes de rejet et de persécution, ne l’ont-ils pas justement, jadis – mais quand ? Il ne le sait plus – rendu fou ?
Pour son deuxième roman, Ahmed Zitouni a choisi de porter son regard sur l’exclusion en général. Celles du racisme et de la folie vont ici de pair : sous forme de propos mordants et pleins d’humour, il nous dévoile sans complaisance la cruauté de notre vie quotidienne dans son rejet incessant de tout ce qui lui paraît inutile.
De nos deux protagonistes, l’un semble lucide, l’autre pas. Mais lequel ? Brahim qui crie ou le narrateur qui se tait ? L’auteur nous fait basculer tour à tour dans le délire des deux personnages que relie le même obscur désespoir. Nourrissant à l’égard de Brahim une haine obsessionnelle, le narrateur – jamais nommé, ni par lui-même, ni par les autres – a décidé de le tuer. (…)
Le fou, c’est celui qui dérange ; moitié bouffon, moitié visionnaire, il lance ses imprécations au monde, ce que fait Brahim. Alors tout se déchaîne et sombre dans l’irrationnel pour s’achever au petit matin. Y aura-t-il un miracle durant leur bref passage dans une mosquée ? Le narrateur, les yeux toujours collés au ciel, regarde les étoiles vaciller ; le monde restera-t-il sourd et aveugle ? On entendrait presque Brahim ou son double murmurer ces quelques mots de Tahar Ben Jelloun : « ils disent que je suis fou, ce n’est pas vrai, ils disent que je suis fou alors que je suis seul… »

Danièle LISSOUBA
Jeune Afrique

N°1353, 10 décembre 1986

Autres articles :

Gilles BODILIS, « Comment ne pas aimer Brahim ? », Gai Pied Hebdo, n°240, 18 – 24 octobre 1986
Ghislain RIPAULT, « De cinglants cinglés », Baraka, n°13, novembre 1986