Pour cadre de son troisième roman, l’écrivain d’origine algérienne Ahmed Zitouni a choisi la France, ou plutôt Paris, ou, mieux encore, l’émission de Bernard Pivot où se rend, tremblant et lyrique, son pitoyable héros…
« Apostrophes » est en passe de devenir, pour la littérature, ce que Les Deux Magots ou le café de Flore sont au cinéma : un décor presque obligé. Six mois après le roman de Max Genève (Cher Patrick, Barrault), où l’on voyait une Bovary moderne et désabusée diriger son 7,65 sur l’animateur de la plus célèbre émission littéraire, Ahmed Zitouni contribue, dans son troisième livre, à mythifier le salon cathodique du vendredi soir. En 250 pages serrées comme les 625 lignes de l’écran standard, Zitouni décline, au présent, toutes les affres d’un apostrophable, trois jours avant sa décisive prestation télévisée. Il est vrai que l’impétrant n’est pas un écrivain banal. Il s’appelle Attilah Fakir, il a 33 ans, il est d’origine algérienne, et il est enseignant intérimaire à Aix-en-Provence. Son roman, le premier, s’appelle tout simplement la Balade du bicot, aux éditions Grangrigou. Fin lettré, mais singulièrement fêlé, Attilah dialogue avec des voix, dévore Le Monde, Libé et le Canard enchaîné, baptise la rentrée littéraire « la saison des vautours », la télévision « le rabot culturel », le réfrigérateur « la morgue », et sa baignoire « la matrice ». Dès lors qu’un de ses livres de chevet a pu accéder, selon lui, à l’Olympe de la littérature, il gratifie son auteur du titre prestigieux de hadj. Ainsi vénère-t-il hadj Baudelaire, hadj Fondane, hadj Artaud, hadj Bataille, hadj Desnos, mais, sur cette étagère, les places sont comptées. Timide et secret en public, Attilah est, dans l’intimité, un lyrique forcené, toujours prompt à détourner le réel, prendre le ciel à témoin, croiser le fer avec sa femme ou sa mère, ventriloquer et rivaliser de calembours. Plus approche l’heure fatidique de l’émission, plus Attilah Fakir délire – un vrai régal. Après avoir vécu cinq années à attendre, dans l’angoisse, qu’un éditeur veuille bien publier son manuscrit, il s’apprête, tremblant, à sacrifier au rite suprême et final : « La prostitution cathodique, cet Ausweiss de première importance ». Sur le plateau, l’Officiant a réuni la crème pas très fraîche du Tout – Paris : Filousophe, Critiquetard, Ecrivendeur, Romanteuse, Pantouphlet et Sorbonnagre. La grand-messe commence, avec son lot de cirage de pompes et de querelles calculées. Vient le tour d’Attilah. On est à la page 245, on se croirait en direct. Je ne vous en dis pas plus. Le roman d’Ahmed Zitouni doit se lire pour ce qu’il est, un thriller, style « panique sur la chaîne » ou « catastrophe en vidéo ». N’empêche que, ce vendredi-là, Attilah Fakir réussit, sans le vouloir, un sacré numéro.
Au reste, Fakir est-il un bon écrivain ? Zitouni, qui l’est d’évidence, ne nous le dit pas. Ce qu’il raconte, avec un humour plus piquant que la harissa, est le processus de folie par prétérition que déclenche, chez les natures exacerbées, la seule idée de la prestation télévisée. C’est aussi la situation surréaliste de ce Beur cathodique (première génération : la France ; seconde génération : le petit écran) soumis à l’épreuve des projecteurs – vérité. Kafka, pardon hadj Kafka, aurait sans doute aimé la complexité de ce labyrinthe moderne dessiné par hadj Zitouni dans un féroce éclat de rire qui fait frémir toutes les caméras de nos studios et trembler les murs du Panthéon littéraire où reposent, si sereins, les écrivains d’avant l’ère vidéo…
Jérôme GARCIN
L’Evénement du Jeudi
15 au 21 octobre 1987
Neuf critiques littéraires réunis par « l’Evénement du jeudi » ont décerné leur « Goncourt » à Ahmed Zitouni pour son roman « Attilah Fakir », superbe et hilarante parodie du « phénomène Apostrophes ».
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Sylvie MILHAUD
L’Evénement du Jeudi
12 au 18 novembre 1987
Il fallait s’y attendre : la grande porte du Panthéon médiatique, l’instance suprême qui sépare le bon grain de l’ivraie dans tout ce qui se fait aujourd’hui en matière d’écriture (le terme de littérature serait un peu déplacé) devient à son tour sujet de roman. Sur la couverture, la bande rouge disposée sur une photographie de plateau bien connu ne laisse aucun doute : « Les derniers jours d’un apostropheur ». Tout comme l’intrigue, conçue comme un compte à rebours lancé soixante – douze heures avant l’étrange cérémonie du vendredi soir.
L’auteur, qui en est à son troisième roman, ne fait pas partie du sérail, et en profite. Né à Saïda, immigré en France depuis 1973, installé à Aix-en-Provence et vierge, pour l’instant, de toute invitation à l’émission de Bernard Pivot, il contemple en spectateur engagé le grand cirque de l’agitation parisienne. « Ah ! lecteur, je me marre rien que de penser à ce brave Jésus s’il revenait, un contrat – type dans une main, les Evangiles dans l’autre, traînant sa galère dans le sixième arrondissement, regrettant le temps béni du parcours du pacifiste, une croix dans le dos, l’attachée de presse de l’époque collée aux fesses ».
L’histoire est faite d’humour, de satire, rarement de hargne. Le personnage central, un jeune écrivain (encore que, « par les temps qui courent, il est rare qu’un ec…, enfin, un homme de plume, un vrai, aille s’en vanter ; on le prendrait pour un sportif, une présentatrice de télévision, un otage récemment libéré… »), fou de bataille et de canettes de bière, ne fait pas systématiquement du mauvais esprit. Au contraire. La coupure qu’il s’est faite le matin en se rasant le désespère profondément ; il s’est acheté un costume tout neuf, et a même fait la paix, pour la circonstance, avec sa mère, histoire de quémander quelques encouragements. Si, le grand jour venu, il quitte le plateau en direct, c’est simplement qu’il a la tête ailleurs. Le regard qu’il porte sur les invités – le regard d’un gamin qui fait sa première visite au jardin zoologique – est du plus haut comique. Il y a là Filousophe, Critiqueutard, Romanteuse, Pantouphlet et Sorbonnagre. Le tout placé sous la direction de l’arbitre surnommé « l’Officiant ».
Attilah Fakir regarde ce petit monde prendre la pose, lutter, s’entre–déchirer. Il se tait. Au–delà du simple plaisir de la caricature, au delà de ses réflexions post-soixante-huitardes sur les méfaits de la télévision, c’est tout le problème de l’entrée en médias de la littérature qu’il soulève et éclaire. Glissement de la création vers la représentation, recherche du beau geste plus que du mot juste, et, au final, métamorphose de « l’aventurier de la plume » en médiocre « représentant de commerce ».
Jean-Louis ANDRE
Le Monde Radio – Télévision
1er et 2 novembre 1987
Hadj Ahmed Zitouni, grâce à son « Attilah Fakir », accède malgré lui à la célébrité. Ne vient-il pas de se voir couronné par le Prix de « l’Evénement du Jeudi » dont le jury (1) a su déceler la force corrosive de son roman ?
Dure vie que celle d’un écrivain qui se veut intègre et qui aimerait bien, son livre une fois achevé, ne pas être obligé de subir toutes les vicissitudes du parcours qui peu à peu transforme un créateur solitaire et intransigeant en représentant de commerce plus ou moins habile. Intransigeant, Attilah Fakir, sorte de Don Quichotte moderne, l’est résolument, méticuleusement. Si, par exemple, il regarde assidûment la télévision, c’est pour mieux la dénoncer comme symbole pervers d’une société en pleine déliquescence, en compilant, émission après émission, divers griefs et accusations dans un gros cahier baptisé « Recueil d’aberrations cathodiques ».
Ecrivain clandestin, jouant, non sans délectation, avec emphase et intempérance, en public ou en privé, le rôle d’écorché vif qu’il s’est assigné, Attilah Fakir évolue avec une maniaquerie tatillonne dans un univers construit et codifié à la mesure de ses exigences. C’est ainsi que nous l’accompagnons avec un plaisir savoureux dans son immuable périple quotidien à travers Aix-en-Provence, dont toutes les étapes, du sept-cent-quarante-sixième crachat propulsé sur la vitrine d’un coiffeur xénophobe à la rafle massive de sucres dans un café inhospitalier, sont autant de représailles contre la paranoïa raciste et sécuritaire ambiante. C’est cette même indignation perpétuelle qui a poussé notre bouillonnant héros à écrire un livre, « La Balade du bicot », qui après cinq ans d’angoissants refus finit par être édité, grâce sans doute à un contexte jugé propice.
Or, si Attilah Fakir a une adoration pour la littérature ou plutôt pour quelques livres dont les auteurs accèdent en même temps au titre respectueux de Hadj et au privilège d’une place de choix sur une étagère à la contenance très limitée, s’il vénère l’œuvre de Hadj Bataille, Hadj Blanchot ou Hadj Yacine, Attilah Fakir ne supporte évidemment pas ce qu’est devenue pour lui la vie littéraire, une foire de marchands sans scrupules, un bouillon d’inculture. Jusqu’au-boutiste en diable, il accepte pourtant le passage obligé à une célèbre émission littéraire du vendredi soir et s’y prépare douloureusement en une dérive épique qui va crescendo et à laquelle nous assistons avec une délectation voluptueuse.
Coincé entre un ange gardien qui s’exprime en voix off tout au long du roman et dénonce sans répit toute tentation de compromission et un narrateur écrivain, son créateur, qui peu à peu en perd le contrôle, notre héros entre donc dans l’arène pour participer à un numéro de cirque dont nous ne révélerons pas l’issue afin de préserver le suspense d’un roman insolite qui met à nu, avec une verve remarquable, la monstruosité tranquille du monde littéraire.
Eric LAMIEN
Gai Pied Hebdo
21 au 27 novembre 1987
(1) - Le jury était composé cette année de Jérôme Garcin et Patrice Delbourg (L’Evénement du jeudi), Nicole Casanova (Quotidien de Paris), Pierre Drachline (Le Monde), Jean-Claude Lamy (France-Soir), Vincent Landel (Magazine littéraire), Michel Nurridsany (Le Figaro), Raphaël Sorel (L’Express), Hugo Marsan (Gai Pied Hebdo).
Lotfi AL BADI, « La passion selon Hadj Zitouni, romancier » (entretien), Kalima, novembre 1987
Michel – Philippe BARET, « La descente aux enfers d’un apostropheur », Le Soir, 13 novembre 1987
Thomas CHAUMONT, « Séduire », Révolution, 20 au 26 novembre 1987
Dominique JAMET, « L’apostropheur apostrophé », Le Quotidien de Paris, novembre 1987
Leïla SEBBAR, « Les mots, le turban et le linceul », Actualité de l’émigration hebdo, n° 108, 11 au 18 novembre 1987