Ahmed Zitouni de A à Z

Articles de presse (extraits)
« Une difficile fin de moi »

Description d’un combat solitaire

AHMED ZITOUNI ne conçoit manifestement pas l’écriture romanesque comme un exercice apaisant : l’on sort de son livre la gorge sèche et l’estomac noué, sonné par les coups de boutoir d’une langue toute en violence froide, obsessionnellement appliquée à dire dans ses moindres détails la lente descente en spirale vers la mort, au bout de cette forme radicale du refus que constitue une grève de la faim.
Un homme, lancé dans un monologue de plus en plus pathétique, s’approche en effet patiemment des ténèbres, avec la formidable lucidité qui résulte d’un choix librement assumé. Ahmed Zitouni cite en épigraphe la nouvelle de Kafka « Le Champion de jeûne ». Mais il aurait tout aussi bien pu se placer sous l’égide d’un autre texte du grand Pragois, « Description d’un combat », tant ce qui se passe ici résulte de convulsifs mouvements intérieurs.

Non pas une illusoire réconciliation mais une insatisfaction qui fouaille la réflexion

CELUI qui tient le journal de sa propre grève de la faim se présente comme un médecin marseillais engagé dans l’humanitaire. Fils d’un martyr de la guerre de libération algérienne – « Je viens d’un pays décimé par la barbarie coloniale » - il avait douze ans lorsque son père fut abattu dans un camp de regroupement. Le même jour, sa petite voisine Fathia, qui refusait de s’alimenter, devait mourir des lésions provoquées par les tubes qu’un médecin de l’autorité coloniale lui avait enfoncés de force dans la gorge. Le narrateur n’avait plus jamais oublié cette « blessure d’enfance », pour lui véritable double scène primitive, même si trois décennies entre-temps avaient passé dans le confort et la bonne conscience d’une vie petite-bourgeoise.
D’autant plus qu’il avait au même moment, à quelques mètres de l’adolescente qui agonisait, connu le plus incroyable : sa première expérience sexuelle d’homme avec une veuve éplorée. Par séquences lui reviennent des images de cette journée écrasée de chaleur, avec les cris des femmes, l’intense agitation dans la cour de sa maison et l’énervement de son propre corps. De la même façon qu’il se remémore les larmes de son père, « entrevues à travers deux rouleaux de barbelés alors qu’il (…) faisait de grands signes de la main » peu avant que dix-sept balles viennent perforer sa poitrine. Et si lui-même, maintenant claquemuré dans un appartement, ne répondant plus aux messages de sa femme sur le répondeur, oubliant ses enfants, décide de ne plus manger ni boire, c’est sans doute davantage pour assumer enfin ce lien que pour s’inscrire dans quelque action militante. Une manière en somme de revendiquer ses racines. Dans le même temps, le médecin en lui ne cesse d’analyser et sonder le corps qui se défait, en une effroyable description clinique des étapes de ce délabrement. Avec une acuité intellectuelle de plus en plus entrecoupée de plongées vers les ténèbres qui se rapprochent. Tandis que le corps glisse vers l’atonie, que ses fonctions ralentissent une à une et s’arrêtent, que la cécité maintenant s’empare du regard, l’esprit passe en revue celles et ceux qui, depuis un siècle, n’eurent plus que la grève de la faim comme forme de combat pour faire admettre leur dignité : suffragettes anglaises (« les premières à avoir érigé la grève de la faim en arme politique »), combattants algériens, dissidents soviétiques, ultra-gauchistes allemands et français, habitants des bidonvilles de Santiago du Chili, femmes de mineurs boliviens, ouvriers agricoles d’Andalousie, indépendantistes irlandais, Africains de Saint-Bernard, qui « sortaient de l’ombre. Voulaient griffer de la lumière »…
Le narrateur, qui vise « une communion par la faim », refait aujourd’hui volontairement leur itinéraire. Il évoque avec une horrible précision les soixante journées de son propre parcours pour rejoindre tous ces combattants et tenter ainsi, selon son émouvante formule, de « raccommoder » sa « seule humanité ». Ahmed Zitouni le dépeint ici comme un être sensuel, qui s’était toujours montré d’autant plus amoureux de la vie qu’il savait la mort rôder jamais bien loin. A cet égard, son évocation du corps en train de se nécroser constitue paradoxalement l’un des hommages les plus vibrants à la perfection mécanique de celui-ci. Il suggère aussi le sens que pourrait revêtir ce suicide par la faim, dans un univers où ne comptent plus désormais que les lois du marché et du paiement au comptant : « Il fallait être fou pour espérer un soupçon d’humanité d’une civilisation qui n’en avait plus pour elle-même ». Si, en prenant congé du monde, son narrateur continue d’autres combats, il n’en affiche pas moins, pour ici et maintenant, une nouvelle et haute exigence de dignité. Le relevé des grèves de la faim dans le monde, établi à partir des travaux d’Olivier Duhamel et de Monique Mathieu, que l’écrivain nous propose au terme du volume, ne laisse là-dessus planer aucun doute : c’est souvent encore en mourant que les hommes affichent leur droit d’exister. En une manière de recours ultime, telle une mise à contribution militante de leur dénuement et de leur faiblesse.
La force des faibles dans ce qu’elle peut avoir à la fois de plus extrême et de plus tragique. Le livre d’Ahmed Zitouni laisse en tout cas grande ouverte cette piste de lecture, qui conduit à tous les « handicapés de l’espérance ».
Tant il est vrai que le propos ici n’est pas à une illusoire réconciliation, mais à l’insatisfaction qui fouaille la réflexion. Un objectif parfaitement atteint dans cette œuvre violente et douloureuse.

Jean-Claude LEBRUN
L’Humanité

3 avril 1998

L’amour à mort
Du bled à Marseille, deux variations poétiques et désespérées
de l’Algérien Ahmed Zitouni.

Dans les romans d’Ahmed Zitouni, l’Algérie s’offre sous les traits d’une matrie belle et rebelle ; oublieuse et généreuse. Une image à rebours de celles véhiculées par certaines fictions formatées, et qui envahissent aujourd’hui les librairies, d’une Algérie démocratique prise à la gorge par les barbus ! Dans Une difficile fin de moi, le narrateur sait qu’il va mourir, et pas d’une belle mort. C’est lui-même qui a choisi sa fin, à l’exemple des grévistes de la faim qui décident d’aller jusqu’au bout. « Ma mort ne concerne que moi. Moi seul. Libre et responsable. Elle m’appartient autant que je lui appartiens. Nous étions promis l’un à l’autre. C’est comme une histoire d’amour… ». Si le corps est décharné, la mémoire, elle, est intacte. Par bouffées, y affluent les souvenirs épars d’une Algérie gorgée de soleil ; d’une enfance où la baise, la bouffe et l’humiliation tenaient une place de choix. (…)
… Ahmed Zitouni livre sous la forme d’une variation poétique syncopée et rageuse, une radiographie morose des désespérés et des laissés-pour-compte, ceux du bled et ceux qui campent dans les franges de la France.

Maati KABBAL
Libération

16 avril 1998

Ahmed Zitouni
« Une difficile fin de moi »

Ce sont des corps de travailleurs immigrés. Charriés, pliés. Matés par des employeurs, des boulots crevants, qui éliment les tendons et rabotent les articulations. Corps enfin expulsés, jetés après utilisation.
Lui est médecin. Il a soigné les crevards, les corps usés. Mais son propre corps lui est lointain ; Engourdi, confit par le confort et la tendresse un peu baveuse de sa compagne. Loin de son premier amour, Fathia, creusée de mélancolie volontaire, morte d’une séance de réalimentation forcée. Loin de son père, indépendantiste, gréviste de la faim dans un camp d’internement, pendant la guerre d’Algérie.
Ce corps, il va le rappeler à lui, en s’affamant, jusqu’à la fin. Sentir sa peau se rapprocher de ses os. Redécouvrir son muscle à l’occasion d’une crampe, sa langue quand les bactéries commenceront à la miner. Apprendre l’existence de ses boyaux quand ils se refermeront sur du vide.
Dans sa lente nécrose, il croisera le sourire de Fathia, rencontrera l’Irlandais Bobby Sands, les suffragettes anglaises, tous affamés têtus.
Ahmed Zitouni a dédié son livre « aux Africains de Saint-Bernard, aux sans-papiers d’ici ou d’ailleurs, et à tous ceux que l’injustice a, un jour, contraints de se dresser, la faim militante brandie en ultime recours ». Aujourd’hui, ce bouquin, qui rappelle les tortures du gavage forcé et l’asphyxie des fonctions vitales par la faim, serait dédié aux victimes de la double peine de Lyon, qui approchent cette semaine de leur 50e jour de grève de la faim. Un beau, très beau livre. D’une écriture tenace, qui écorche patiemment les blessures.

Anne KERLOC’H
Charlie Hebdo

27 Mai 1998

GREVE DE LA FAIM
BATIGNOLLES : « SE DETRUIRE POUR EXISTER »

Il y a eu Lyon. La grève de la faim contre la double peine. Puis maintenant Paris. « Sans papiers, c’est la mort », répète Mendéres, assis près de l’entrée du temple des Batignolles. Depuis le 16 juin, avec 28 autres sans-papiers et un soutien français, ce jeune militant kurde, installé en France depuis huit ans, s’affame pour la régularisation des immigrés. Ahmed Zitouni, écrivain, vient de publier Une difficile fin de moi : le roman d’une grève de la faim dédié « à tous ceux que l’injustice a, un jour, contraints de se dresser, la faim militante brandie en ultime recours ». Pour Charlie, il explique la violence première qui conduit des hommes à glisser vers une mort lente.

Charlie Hebdo : Lyon, Paris… Pourquoi cette résurgence des grèves de la faim en France ?
Ahmed Zitouni : A l’origine de la grève de la faim, il y a un déni d’humanité. Les grévistes sont des personnes totalement niées : suffragettes anglaises de 1909, niées dans leur citoyenneté, détenus FLN pendant la guerre d’Algérie, niés dans leur statut de détenus politiques. Aujourd’hui, sans-papiers niés dans leur existence légale…
Par la grève de la faim, on fait appel à ce qui reste d’humain dans la société, c’est à dire à ce que l’on appelle, bêtement, l’opinion publique. Dans ce suicide au ralenti, dans cette auto-destruction, il y a, chez ces militants de la faim, une formidable volonté d’être, tout en se détruisant – et par là même d’accéder à cette dignité qu’on leur refuse.
Charlie Hebdo : Dans votre livre, vous parlez justement de la dépossession du corps immigré par l’exil ou l’exploitation.
Ahmed Zitouni : Toute l’histoire des immigrés est jalonnée de grèves de la faim. Simplement parce qu’ils sont au plus bas dans la société. La plus grande flambée, c’est en 1972, avec les circulaires Fontanet-Marcellin qui durcissent les conditions d’obtention d’une carte de travail. Aujourd’hui, le sans- papiers pointe l’arbitraire, les contradictions d’une société qui lui refuse une régularisation, alors qu’elle l’accorde pourtant à d’autres, dans des cas similaires. La grève de la faim dynamite toutes les normes sociales.
Charlie Hebdo : C’est ce que craignent les politiques ?
Ahmed Zitouni : Oui. Ils sont habitués à des rapports de force bien précis, codés. L’individu qui fait la grève de la faim, au contraire, il se couche, et dit : j’en ai marre. Dès lors, la grève de la faim échappe aux politiques. Ils gardent une attitude méprisante, insinuent que le gréviste mange en douce, ou parlent de « cure d’amaigrissement ». Parce que, admettre leur désespoir, c’est admettre l’injustice qu’on exerce.
Quand la grève dure, toute la stratégie du pouvoir va consister à déposséder la personne de sa dignité. A faire en sorte que le droit réclamé devienne une faveur. On dit aux grévistes : « OK, on réexamine votre cas, le ministre va vous faire une faveur ». D’un droit constitutionnel, comme celui de vivre en famille, on fait un passe-droit. Chevènement excelle dans ce genre d’exercice.

Propos recueillis par Anne KERLOC’H
Charlie Hebdo

1er juillet 1998

Le corps bruyant
En cessant de s’alimenter, le héros d’Ahmed Zitouni retrouve une autre faim : celle d’être libre

(…) Le corps est un lieu de bruits, le lieu du passage des mots, le lieu où les mots travaillent. Et c’est un vacarme épouvantable que ce corps d’homme qui part en loques. C’est purulent et sans répit, extrêmement éprouvant. On voudrait s’abstenir de lire, on tente de renoncer, mais quelque chose dans votre corps de lecteur vous entraîne malgré vous, et c’est un autre corps que le vôtre qui entre dans la dépense de cette « difficile fin de moi », dans la course de celui qui veut en finir, libre et « grandi en immobilité rebelle » : le corps lecteur.

France DAVID
Le Monde

5 juin 1998

Ahmed Zitouni, « Maître de sa mort »

(…) Il fait cette découverte fondamentale : « C’est par le ventre qu’on commence à penser ». Reprise à rebours du fameux « Je pense donc je suis ». Au commencement, le ventre. Avec le ventre, par le ventre, on est au monde. Cette phrase est génératrice de tout le texte. A partir de là, un double mouvement du roman.
La faim instaure une autre relation au monde. « Le monde ne m’était plus indifférent mais me devenait autre. Je n’étais ni cynique ni neurasthénique, encore moins démissionnaire. Volontaire plutôt ». Le ventre devient un lieu, le seul possible, de protestation et de proclamation de son humanité. (…)
La mémoire hallucinée du gréviste opère une autre remontée, et donne une autre archive à une histoire particulière. Les mouvements « des bidonvilles de Santiago, des mines de Bolivie, des contreforts de l’Andalousie », des Palestiniens, et surtout celui des Irlandais le forcent à devenir, malgré lui, un archiviste de la grève de la faim. C’est le corps, dans sa lente destruction, qui opère une relecture de l’histoire. Ecriture d’une autre histoire, celle des luttes des hommes pour quelque chose qui aurait nom liberté, dignité… et qui s’oppose à soumission et humiliation. Tous les « oubliés des bombances » convergent vers ce corps-mémoire offert.
Le narrateur, par la grève de la faim, rejoint ainsi une humanité choisie, celle des « handicapés de l’espérance ». Il peut enfin faire partie d’un peuple, le sien, celui qui, dans l’exil « totalise le plus grans nombre de grèves de la faim. (…)
Sans anticiper sur une étude qui reste à faire, on peut toutefois remarquer que le narrateur de Zitouni sait à chaque instant, et le dit, qu’il est maître de son histoire. Car il est devenu maître de son corps, maître de sa mort.

Zineb LABIDI
Algérie Littérature/Action

N° 27-28, 1999

Autres articles :

Josiane BATAILLARD, « D’origine algérienne, Ahmed Zitouni décline sa grammaire barbare, brûlante de nostalgie : deux romans et un poème autobiographique », Le Quotidien Jurassien, 13 mars 1999
Christian CASTERAN, « Des mots au bout du fusil », Jeune Afrique Economie, N° 264, 18 au 31 mai 1998
Mustapha CHTIOUI, « La quête d’une impossible dignité », La Marseillaise, 17 mai 1998
Jérôme GARCIN, « Les cris de Zitouni », La Provence, 3 mai 1998
Monique MANOPOULOS, "Une difficile fin de moi d'Ahmed Zitouni : sans-papiers, grève de la faim et identité", Etudes francophones, vol XV, N°2, Fall 2000, p 127-133.
Africultures 16, Nouveautés du livre :
http://www.africultures.com/revue_africultures/articles/affiche_article.asp%20?no=2042%20