Ahmed Zitouni de A à Z

Articles de presse (extraits)
« Avec du sang déshonoré d’encre à leurs mains »

L’ITINERAIRE DE AHMED ZITOUNI
Le vengeur masqué ?

… (C’est) par un suicide que s’ouvre son premier roman au titre emprunté à Verlaine : Avec du sang déshonoré d’encre à leurs mains. Oui, la mort rôde dans ce roman qui ressemble un peu à un recueil de nouvelles, avec ses personnages multiples, ses situations nombreuses. Mais pas la mort lyrique, la chute guerrière, le trépas version théâtrale, non : plutôt la petite mort, anodine, grise, celle des faits divers. Zitouni s’immisce habilement, ironiquement, dans cette population funèbre vouée à l’agonie, il se promène dans la ville de Cécité-sur-Orbe, en compagnie d’Hector, le douteux préposé en chef à l’hygiène municipale, il accompagne Luis, ou José, ou Pedro, ou Miguel, qu’importe, vers la mort, il tire, avec Abderrahmane, du haut d’une HLM, sur les passants et les CRS – ceux-là mêmes qui avaient chassé sa famille du bidonville… Il court, Zitouni, d’un pas allègre, d’une plume enlevée, et il traque l’article faussement larmoyant, ou le papier-sermon facilement accusateur, il dénonce les poncifs, déterre les « marronniers », se moque des bons sentiments, comme des mauvais ! Un sang déshonoré d’encre à leurs mains, précisément : celles des journalistes.
Ce roman donne un coup de balai dans le grenier des habitudes journalistiques : écrit pointu et découpé, il tonne, comme eût dit Flaubert, vitupère allègrement, assène de terribles coups d’étrivières, et, c’est l’essentiel, nous révèle un écrivain. Mais de celui qui me confie, mi-sérieux, mi-drôle : « J’aimerais traduire devant la justice les critiques littéraires pour tous les faux Rimbaud qu’ils m’ont fait acheter », je ne dirai pas, comme son éditeur, qu’il évoque à la fois Lautréamont et Artaud, gare aux tribunaux, mais simplement qu’il impose un romancier : Ahmed Zitouni.

Jérôme GARCIN
Les Nouvelles Littéraires

17 –23 novembre 1983

Ahmed Zitouni
Avec du sang déshonoré d’encre à leurs mains

(…)
Narquois, Zitouni observe les fendillements, les fissures, les répétitions plus ou moins générales, le cours des choses innommables qu’une représentation décapante met en circulation sensible dans les pages d’un livre. Avec du sang déshonoré d’encre à leurs mains invente une parole entre mourir de rire et mourir de vivre. Zitouni ne perd jamais de vue la possibilité d’une modification régressive du fou rire en fureur. Il imagine le papier-journal pris d’assaut par ses boucs-émissaires, parfois même bique et bouc et bicot, le héros d’Avec du sang…, tout bruissant de dialogues d’exhibés récalcitrants. La fable dévore ses enfants et l’auteur teste avec brio sa capacité de conserver tout son flegme. Un personnage en appelle un autre, quelque part entre bégaiement et mégaphone. Les ressuscités se frottent à des comparses de hasard, de bavure en bavure. Ils s’investissent de la mission de mettre en pièces la mise en page journalistique des expertises balistiques. Zitouni va de désolation acerbe en rire ardent. Entre gens qui peuplent de frissons les Cafés du Commerce, la rencontre est fatale. « Notre première rencontre date de l’époque où je vivais dans les faits divers d’un grand journal de gauche ». Le narrateur qui ne reconnaît pas sa droite de sa gauche habitait temporairement dans la colonne mitoyenne : « un infect et inconfortable quatre lignes et demi d’Arabe ; tué ou abattu (c’était selon le concierge du jour) ».

(…)
L’auteur tremble parfois dans ce livre où il parvient à habiter sa voix. On l’entend(ra) encore.

Salim JAY
L’Afrique littéraire

N°70 – 4ème Trimestre 1983

LA LITTERATURE IMMIGREE

(…)
Avec du sang déshonoré d’encre à leurs mains (1983) de Ahmed Zitouni, roman savamment écrit et construit (le titre est une citation de Verlaine) nous entraîne dans l’univers inquiétant d’une chronique de faits divers où se côtoient victimes d’assassinats et suicidés. Parmi ces êtres à l’existence hypothétique, un émigré, fantôme parmi les fantômes errant dans les colonnes d’un journal. Cet Abderrahmane-Impermastic n’est pas plus significatif qu’un certain M. Pierre qui abandonne les cadavres des petites filles dans des poses à la Balthus… J’avoue ne pas bien comprendre qu’on ait parlé à propos de ce roman d’« un journal qui nous immerge au cœur de l’immigritude » (Sans Frontière, n°79, octobre 1983, Romans : la nouvelle vague maghrébine). Emaillé de références savantes à la culture française, le propos paraît être celui d’un individualisme négateur, d’une dénonciation toute nietzschéenne des valeurs ; le lieu d’énonciation, celui d’une certaine littérature française contemporaine.

Monique Gadant
Les temps modernes

N° 452-453-454 ; mars – avril - mai 1984

Autres articles :

Michel - Philippe BARET, « Déchirer les étiquettes », Le Soir (Edition Marseille), 21 septembre 1983
Liliane GIRAUDON, « Ahmed Zitouni, vos papiers », Impressions du Sud, n°5, mai 1984
Christian GIUDICELLI, Lire n° 97, octobre 1983
Mildred P. MORTIMER (University of Colorado), World Literature Today, autumn 1984
Jean PACHE, « Jardins de la parole maghrébine : Laâbi, Zitouni, Lachmet », 24 heures (Edition nationale et vaudoise), Lausanne, Suisse, 8 décembre 1983
Patrick RENAUDOT, « Un dérapage pas toujours contrôlé » Magazine littéraire n° 202, décembre 1983