Portrait. Provocateur ? Paranoïaque ? Iconoclaste ? Portrait d’un écrivain avant tout, à propos de son dernier livre.
« Moi, quand j’écris un livre, c’est une communauté que j’engage ». il faut croire sur parole Ahmed Zitouni. Toutes ces années passées en France n’ont fait qu’aiguiser sa lucidité. Dans tous ses livres (à ce jour, quatre romans et un essai : Eloge de la belle-mère, Robert Laffont, 1990), on retrouve le regard d’un Maghrébin sur les siens et sur la société française. Un tempérament ! Un pourfendeur de fausses et de demi-vérités. Tant et si bien que, par la violence et la justesse de l’écriture, certains passages de son dernier roman, La Veuve et le Pendu, qui vient de paraître aux Editions Manya, font comme un écho, trente-huit ans plus tard, au roman que Driss Chraïbi avait lapidairement intitulé Les Boucs…(…)
Evadés d’un asile de fous, suicidés, comme dans Avec du sang déshonoré d’encre à leurs mains, ou encore dans La Veuve et le Pendu, alcooliques, tels cet écrivain, l’antihéros truculent de son troisième roman, Attilah Fakir ou les derniers jours d’un apostropheur (publié par les éditions Souffles en 1987, prix de l’Evénement du jeudi), les personnages de Zitouni n’ont que cette « brûlure » qui leur « tient lieu de vie ». Ils expérimentent les limites de leur liberté. Au bout, il y a la mort, souvent violente, parfois symbolique (comme celle d’Attilah Fakir). (…)
Dans La Veuve et le Pendu, le personnage principal est également un écrivain. Il a décidé de mettre un terme à son existence. La lettre destinée à sa veuve et le journal qu’il a tenu vont peu à peu nous faire comprendre son enfer personnel. L’évocation de son lent glissement vers la folie se mêle aux scènes vécues dans l’enfance et pendant la guerre d’Algérie, brossant en fin de compte le tableau aux couleurs crues d’une vie qui prend fin au moment où le livre commence…
Pour Ahmed Zitouni, « ceux qui ont perdu l’espoir n’ont plus que les mots, quand il y a les mots ! Et sans l’humour, il n’y a plus qu’à se flinguer ! Malgré tout, je crois que juger des choses et des gens d’une manière sereine, lucide et désespérée, c’est comme une forme d’amour ». Ce que leur créateur a de commune avec certains de ses personnages, outre ce regard critique et douloureux, c’est cet humour, cette faculté de dérision et cette capacité de faire naître l’émotion par la grâce fulgurante des mots. Une forme d’amour effectivement.
Amina SAÏD
Jeune Afrique
N° 1711 – 21 au 27 octobre 1993
L’ALGERIE rend fou : Ahmed Zitouni, né à Saïda en 1949, installé depuis vingt ans à Aix-en-Provence, le dit à l’aide d’un roman-fable… où il raconte l’histoire d’un écrivain « d’origine maghrébine » qui se pend, chez lui, dès les premières pages. Et c’est lui, le pendu, qui observe les réactions de sa femme d’origine française : « Te voilà enfin veuve par la grâce de moi (…) Je te regarde à travers la corde, petit serpent immobile, lové entre les livres et papiers épars à travers la table ».Sur ce bureau où elle, F., trouvera le journal que tenait son mari.
C’est alors, au-delà de la mort, un dialogue entre elle et lui où l’on apprend que toute leur existence était comme une grenade prête à exploser. Elle le prend pour un fou : ne restait-il pas cloîtré chez lui, toujours nu, sans parler ? « C’est drôle, remarque-t-elle, il avait la manie de tuer ses personnages, en vérité, ceux qui lui ressemblaient le plus, comme s’il les punissait d’avoir trahi une personnalité qu’il tenait à garder secrète ».
La veuve, sans attendre de le décrocher de sa corde – « Deux heures ! Et je suis toujours suspendu à mon plafond » - après avoir photographié son corps inerte et son « ultime bandaison », se met à lire « ses pages ».C’est alors que se dévoile cet homme qu’elle a côtoyé pendant des années sans vraiment le connaître. Leur intimité commence. Ils se rencontrent enfin. Elle découvre ce continent caché d’où vient le pendu, ses « restes d’enfant pétrifié d’épouvante ». Elle sait, enfin, quel est le nerf secret de sa « folie » : « Je veux écrire, non pour me sauver ou m’affranchir une fois de plus, mais pour dire la révolte consommée, les rages bues, les dignités bafouées, le lent cheminement de destruction d’une humanité ».
Zitouni, sans grands mots, note dans ce journal du pendu, pendant l’année 79, tous les crachats de la « Giscardie noire » : « Des années durant, j’ai tenu une anthologie de décivilisation. Des cartons de bavures, des gouffres de statistiques obscènes, les courbes du racisme ordinaire étaient d’une poésie glaciale… Je répertoriais, répertoriais, répertoriais, bicots piétinés (…), bicots tabassés (…), bicots expulsés : cartons des reconduites à la frontière, coups de pied inclus, bicots, bicots, bicots ». Et les apparitions à la télévision de Papon ou Bigeard lui rappellent « cette épopée messianique des vaillantes troupes de la civilisation venant à bout des rebelles ». Il y a aussi le sexe de Lalla Khdija, cette « écorchure mal cicatrisée » qui ressemble fort à une certaine terre algérienne…
Avec « La veuve et le pendu », Ahmed Zitouni déterre la source de cette « folie », enfouie dans son passé saccagé : « Des années après, je croyais encore qu’une baignoire était un objet de torture converti en objet de toilette, et non l’inverse ». Mais ce pendu, au bout de sa corde, a plus d’un tour dans sa poche, dont celui de l’humour le plus rageur. Sa veuve a de quoi s’inquiéter…
André ROLLIN
Le Canard Enchaîné
3 novembre 1993
Le regard d’Ahmed Zitouni est brûlant comme le fer, décapant, démoniaque.
Une autre vision de l’histoire d’un pays déchiré l’Algérie.
L’épigraphe est souvent un exercice de coquetterie littéraire que je n’apprécie guère. Je fais semblant de ne pas la remarquer. Mais celle que Ahmed Zitouni met en ouverture de son nouveau roman m’a particulièrement frappé après la deuxième lecture que j’ai faite de ce livre. Car j’ai lu La Veuve et le Pendu deux fois plutôt qu’une. Non pas par plaisir, n’en déplaise à l’auteur, mais par fascination, celle que peut exercer l’abîme sur la victime du vertige ou le feu sur le mazdéen qui sommeille en chacun de nous.
La phrase qui m’a arrêté est de Dostoïevski :
« L’attribut de ma divinité, c’est l’indépendance. C’est tout ce par quoi je puis montrer au plus haut degré mon insubordination, ma nouvelle et terrible liberté. Je me tuerais pour affirmer mon insubordination, ma nouvelle et terrible liberté ».
C’est à partir de ces prémisses sombres et menaçantes que Zitouni déploie une œuvre démoniaque, rebelle de langue, de forme et d’esprit, avec des mots trempés dans les forges de l’enfer, des cris de bête humaine blessée et des éructations de haine sur la tombe de l’amour. Pour tout dire, un brûlot.
Ne cherchons pas à faire des comparaisons ou à trouver des correspondances. Il arrive bien, dans l’histoire d’une littérature particulière et de la littérature en général, qu’une rupture se produise, créant une espèce de vide derrière elle et devant elle. Car elle brise le convenu, le familier et toutes les références habituelles du lecteur et du spécialiste. Elle ne semble venue de nulle part et ne fait appel à aucune complicité. Elle tient ainsi le lecteur à distance, ou le remet à sa place, ce qui revient au même. Une telle œuvre a toutes les particularités d’une entreprise suicidaire. Elle se sait condamnée d’avance à la marginalité, à la vindicte du silence, voire au sarcasme. Pauvre type, diront certains. Talent gâché, nuanceront les autres. Et les procureurs de la scène littéraire finiront par lâcher la sentence : il n’a rien compris !
Ahmed Zitouni n’en a cure. Pour avoir suivi son travail depuis une dizaine d’années, je sais qu’il est de ces rares écrivains pour lesquels l’écriture est un enjeu de vie et pas une simple vocation, a fortiori une carrière. Depuis son premier roman, Avec du sang déshonoré d’encre à leurs mains, jusqu’à l’actuel et en passant, bien sûr par Attilah Fakir (où il démonte avec superbe la plus grosse émission littéraire à la télévision), il n’a cessé de faire un travail de taupe, de creuser son propre labyrinthe pour retrouver les grands chemins secrets de cette littérature insurgée qui nous brûle les mains et le visage lorsque nous voulons rompre notre routine de lecteurs et nous aventurer dans des textes qui ne nous laisseront pas indemnes.
La Veuve et le Pendu est de ceux-là. Il n’y a pas d’histoire à raconter ou à résumer. On lit le tout ou l’on s’abstient. Encore que le récit soit mené avec une maîtrise qui n’a rien à envier aux chevronnés du polar, mais d’un polar métaphysique, où les cadavres sont les idées, les prétendues valeurs, et le meneur d’enquête, un prophète, tantôt dépressif, tantôt lucide, farfouillant avec son bistouri dans les zones les plus troubles de l’âme humaine.
Lisez donc dans ce livre une autre histoire de la guerre d’Algérie, encore plus pitoyable que toutes celles qu’on vous a racontées, une autre histoire de l’immigration, débouchant cette fois-ci sur l’irréconciliable, une autre histoire de la folie individuelle et de la folie humaine, proposée comme la seule histoire vécue quand la lucidité désespérée s’en mêle.
Il y a du sexe et du sang hallucinés dans ce livre, de l’humour menaçant. N’y cherchez surtout pas de l’innocence ou de la bonté. Peut-être y trouverez-vous un peu de cet amour dont la perte « définitive » entraînera le narrateur vers la solution ultime, le seul acte de liberté dans un monde où même la « liberté » et la « justice » peuvent tuer.
Lirez-vous ce livre ? Pas la peine si vous voulez simplement vous changer les idées, comme on dit. Mais si vous considérez que la tragédie est encore un genre littéraire digne de ce nom, alors n’hésitez pas.
Euripide est aujourd’hui algérien.
Abdellatif LAÂBI
Qantara
février 1994
Jean-Rémi BARLAND, « Questions à… Ahmed Zitouni », Le Provençal, 13 février 1994
Mustapha CHTIOUI, « La veuve et le pendu », La Marseillaise, 30 octobre 1993
Petri IMMONEN, « Kahden kultturin ja kahden historian välissä » (Entre deux cultures et deux histoires), Helsingin Sanomat, 4 tammikuuta 1994 (Finlande)