Ahmed Zitouni de A à Z

Articles de presse (extraits)
« Y a-t-il une vie avant la mort ? »

Y a-t-il une vie avant la mort ? Ahmed Zitouni,
Éditions de la Différence, 416 pages, 22 euros.

Ahmed Zitouni n’est certainement pas un écrivain facile. On veut entendre par là qu’il ne relègue pas l’écriture au rang d’accessoire décoratif. Et qu’il n’est donc pas en quête de quelque unanimisme bien-pensant. Les bons sentiments, la compassion, la commisération, tous ces poncifs d’un ravageur humanisme de salon, il a choisi de les laisser à d’autres. La littérature consiste en effet pour lui en un dérangement et un choc, une aventure hors des paresseuses habitudes de pensée. Son dernier livre ne déroge pas à cette règle, qui, pour diverses raisons, agace et irrite. Entre une rumination solipsiste et une réflexion radicalement hétérodoxe. Sur les rapports entre l’héritage colonialiste, l’émigration, les « quartiers » et l’écriture.
À l’origine, il y avait eu le projet d’une fiction en relation avec « la mémoire des immigrés maghrébins de Marseille ». Un an d’enquête dans les cités, notamment celle appelée ici L’Avenir radieux, afin de retrouver des « rescapés de la nuit de la grande galère migratoire », de recueillir des « témoignages d’anonymes et d’oubliés en bordure d’histoire » et de faire surgir enfin dans un livre un « temps occulté ». Ahmed Zitouni n’ambitionne pas de faire oeuvre d’historien, il désire utiliser cette trame pour une invention littéraire qui peut-être parlera plus clair et plus profond, en suggérant davantage. C’est donc un roman qui advient, fondé sur la rencontre dans un café entre l’écrivain et le personnage principal de sa première fiction, venu lui demander des comptes, vingt ans après. Parce qu’il n’est plus possible aujourd’hui de penser l’émigration uniquement sur le mode de la morale et du fait divers. Parce qu’entre-temps le néolibéralisme a forcé à élargir le questionnement, à ne pas s’enfermer dans la seule problématique du racisme. Autrement dit, à sortir de l’affectif et à se transporter sur le terrain désormais mondialisé des rapports de production. Voici donc l’auteur et son ancien héros anonyme, Impermastic, engagés dans une manière de dialogue libre, complètement divaguant, à la Diderot. Se promenant dans le temps et l’espace, entre enfance et âge adulte, Algérie et France. Évoquant les mères et les femmes, les révoltes domestiques, le sexe. Et déroulant peu à peu ensemble un film de cinquante années, où les événements les plus intimes tiennent toujours par quelque lien avec les grands mouvements du dehors.
Chemin faisant, ils revisitent les diverses façons de tenir récit sur l’émigration. Dénoncent l’intériorisation de la pensée coloniale par le gros de la littérature francophone du Maghreb. Vilipendent l’usage de mots « maffieux », désignés en même temps comme mots « prisons » : « quartiers, cités, banlieues, jeunes, grands frères… ». Rendent hommage aux irréguliers Jean Genet, Kateb Yacine ou Juan Julfo. Rappellent la mémoire de Mouloud Feraoun, pratiquant acharné de la liberté par l’éducation, qui fut assassiné par l’OAS le 15 mars 1962, à quatre jours des accords d’Évian. C’est que l’écrivain et son personnage doivent chercher leur chemin entre deux histoires également « falsifiées » : « celle des colonisés devenus indépendants et dictateurs et celle des colonisateurs s’efforçant d’oublier la sauvagerie avec laquelle ils le furent. » Et pour cela réfléchissent à cette langue commune, le français, et à sa fallacieuse promesse d’émancipation universelle pour ceux qui se retrouveront bientôt catalogués en termes de communauté. Commencé mezza voce, presque sur le mode anecdotique, le livre prend très vite une ampleur et une épaisseur considérables. Plusieurs chapitres intercalaires, intitulés « Dans la chaleur de la nuit », en rythment l’avancée. L’on y voit Impermastic récrire à sa manière agissante, tout en révolte, le finale fataliste du premier roman d’Ahmed Zitouni. Un fusil en main, depuis une terrasse, il tire sur des ombres d’humains incarnant la vieille soumission dans cette cité de l’Avenir radieux, première illustration d’une perversion langagière que l’écrivain tout du long s’attache à mettre à nu.
Et force du même coup à s’interroger sur les représentations successives des émigrés dans notre champ romanesque. En un impitoyable exercice critique, qui relève du très grand art.

Jean-Claude Lebrun
L'Humanité

31 mai 2007

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